L’air du soir est frais, un peu trop pour quelqu’un qui vient de se faire étrangler par un patron démoniaque et incendier moralement par une contractante.
Mais on marche quand même, Mara un pas devant moi, silencieuse, concentrée sur la rue. Moi… je rumine.
Je finis par parler, évidemment.
— Ok… juste pour être s?r. Les contractants, tous ces gens qui signent un pacte… ils le font parce qu’ils sont brisés, c’est ?a ? Des ames en peine qui veulent juste survivre ?
Elle ne répond pas tout de suite. Elle lève légèrement les yeux au ciel, comme si elle se retenait de soupirer encore une fois ce soir.
— Ne sois pas stupide, Soren.
Charmant.
Elle poursuit, la voix plus calme mais ferme, presque pédagogique :
— Imagine un animal blessé. Pas un petit truc mignon, un animal sauvage, acculé. S’il trouve, par miracle, la force de se relever… qu’est-ce qu’il va faire selon toi ?
— J’sais pas. Mordre le premier qui l’approche ?
Je hausse les épaules.
— Normalement c’est ce que je ferais, perso.
Elle ignore ma remarque.
— Certains animaux utiliseraient cette force juste pour fuir, pour survivre. D’autres… la détourneraient pour faire payer ceux qui les ont blessés... Au centuple.
La maison des Curien dormait depuis longtemps.
Pas un bruit, pas un murmure. Juste la respiration calme de la ville la nuit.
Dans la chambre du fond du couloir, une veilleuse en forme de fusée projetait des lueurs orangées contre les murs.
Zoé Curien, douze ans, dormait profondément… jusqu’à ce qu’un froissement léger la tire du sommeil.
— Garfield… ?
Elle entrouvre les yeux.
Son petit frère, Nicolas, mais tout le monde l’appelait Garfield
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Zoé fronce les sourcils.
Il a cette posture… celle qu’il prend quand , quand son cerveau tourne à une vitesse que personne de son age ne devrait atteindre.
Garfield n’a que neuf ans, mais son esprit fonctionne comme celui d’un adulte brillant. Trop brillant. Les psychologues disent “potentiel exceptionnel”, les profs disent “génie”, les gamins disent “Chelou”.
Zoé, elle, dit juste : .
Elle s’assoit dans son lit.
— Hé… qu’est-ce que tu fais ?
Elle baille.
— Pourquoi tu fixes la porte ?
Garfield ne la regarde pas.
Ses doigts serrent la couverture.
Ses pieds frémissent comme s’il voulait courir mais retenait l’ordre dans son propre corps.
Et d’une petite voix, étrangement posée, il murmure :
— Zoé… quelqu’un est entré dans la maison.
Ses mots frappent Zoé comme un seau d’eau glacée.
Elle se redresse d’un coup.
— Quoi ? Non… non, Garf, tu fais un cauchemar, c’est juste—
— Je l’ai vu.
Il parle doucement, sans trembler.
Parce que Garfield ne panique jamais. Son cerveau analyse tout, met chaque information dans un tiroir, assemble les pièces.
Il tourne enfin la tête vers elle.
Dans la pénombre, ses yeux semblent beaucoup trop adultes pour son visage rond d’enfant.
— Quelqu’un est en bas, dit-il.
— Comment tu… pourquoi tu dis ?a ?
Il hésite une demi-seconde, une éternité pour lui, puis lève sa tablette, posée contre son genou.
L’écran affiche quatre petites fenêtres.
Des images tremblantes, noir et blanc.
Des caméras
Zoé sent son c?ur manquer un battement.
— Garfield… où t’as eu ?a ?
— J’ai pris les vieilles caméras du sous-sol. Celles que papa voulait jeter.
Il avale difficilement sa salive.
— Je les ai rallumées. Rebranchées. Et… je les ai mises dans les couloirs, la cuisine… le salon…
L’écran montre la cage d’escalier.
L’entrée.
Le salon.
L’extérieur.
Zoé comprend soudain.
Il a fait tout ?a seul
Elle était habituée à ce genre de "bizarrerie" de sa part, surtout depuis le jour ou leurs mère avait casser l'embrayage de sa voiture et qu'il avais réussi à le réparé en deux heures.
Et l’image dans la case ? Salon ? la paralyse.
On y voit deux formes avachies, immobiles, sur le canapé.
Ses parents.
Mais pas endormis.
Pas paisibles.
Figés. Tordus.
Une ombre passe devant eux, floue, un mouvement vif vers la caméra avant qu’elle ne grésille.
Zoé porte une main à sa bouche.
— Non… non non non non, c’est pas… c’est pas possible…
Garfield serre les dents.
Ses yeux ne clignent presque plus. On dirait qu’il calcule, qu’il assemble des morceaux que Zoé ne voit pas.
— Zoé… écoute-moi, dit-il enfin, la voix trop calme pour un enfant de son age.
Elle tourne vers lui un regard noyé de larmes.
— On… on doit aller chercher de l’aide… mais j’ai pas de téléphone, j’ai rien…
Garfield secoue la tête.
— Moi, j’en ai un.
Elle le fixe, abasourdie.
— Quoi ? Mais… t’as pas de téléphone non plus. Papa disait que t’étais trop jeune…
— Celui-là, ils le connaissent pas, répond Garfield, en jetant un regard nerveux vers la porte. Je l’ai caché. C’est… c’est mon téléphone secret.
Zoé écarquille les yeux, incapable de savoir si elle doit être rassurée ou terrifiée.
Garfield continue, les mots rapides, précis, comme s’il récitait un plan préparé depuis longtemps :
— J’ai pris un vieux téléphone à quelqu’un de l’école… enfin, “emprunté“. Je l’ai remis à zéro. J’ai acheté une carte SIM prépayée avec mon argent de poche. C’était après le film d’horreur qu’on a regardé… celui avec la maison hantée. ?a m’avait trop fait flipper, alors j’ai voulu… tu sais… avoir un truc au cas où.
Il marque une pause, puis souffle :
— Je sais que c’est pas très bien… mais là, ?a nous sauve.
Zoé le regarde comme on regarde un miracle dans la nuit.
Garfield, son petit frère mais parfois, tellement plus grand qu’elle. Un enfant au QI trop élevé pour son age, trop intelligent pour que les adultes le comprennent vraiment. Un petit génie qui devrait penser aux jeux vidéo et aux Legos, pas à installer des caméras ni à se fabriquer des issues de secours secrètes.
Elle sent une bouffée de fierté lui br?ler la gorge.
Même maintenant.
Même dans l’horreur.

