CHAPITRE 3
Le Sanglier écorché
L’enseigne pendait de travers.
Un sanglier peint à la main, la gueule ouverte, les yeux exorbités, dans une pose qui hésitait entre l’agonie et la surprise — comme s’il venait de go?ter sa propre viande et qu’il avait trouvé ?a dégueulasse. En dessous, en lettres dorées à moitié écaillées : ? Le Sanglier écorché — Auberge & Taverne ?.
J’ai poussé la porte. Lourde, en bois massif, avec des gonds en fer qui ont grincé comme un chat sur lequel on marche. Et l’intérieur m’a cueilli d’un coup.
D’abord le bruit. Un brouhaha constant — conversations, rires, le choc des chopes sur les tables, et par-dessus tout ?a, une musique de fond. Une musique qui n’avait absolument rien à faire ici. C’était un truc lounge, jazzy, le genre qu’on entend dans les bars branchés du centre-ville de Montréal un jeudi soir. Des notes de piano feutrées, une contrebasse qui ronronne, un soup?on de saxophone. Dans une auberge médiévale. Avec des poutres en bois, des chandelles, et un type en armure rouillée qui ronflait dans un coin.
L’ambiance était rustique — tables en bois massif, bancs plut?t que chaises, sol en pierre usée, cheminée massive qui crachait une chaleur presque agressive — mais animée. Des joueurs partout, assis par groupes de trois ou quatre, qui discutaient stratégie, comparaient leur butin, ou se disputaient pour savoir qui avait fait le plus de dégats sur tel ou tel loup. Quelques PNJ serveurs circulaient entre les tables avec la grace mécanique de gens qui suivent un rail invisible au sol.
Et l’odeur.
Quelque chose mijotait quelque part dans cet établissement, et ce quelque chose était une insulte personnelle à tout ce que j’avais appris en vingt-trois ans de métier. Une odeur lourde, grasse, indistincte — le genre d’odeur qu’on obtient quand on fait bouillir un morceau de viande non identifié avec des légumes qu’on n’a pas pris la peine d’éplucher, dans une marmite qu’on n’a pas pris la peine de laver depuis la dernière ère géologique.
* * *
Le comptoir de l’auberge était massif, taillé dans un seul tronc d’arbre si j’en croyais les veines du bois. Derrière, un PNJ imposant — facilement cent vingt kilos répartis entre le ventre et les épaules, un crane rasé luisant à la lumière des chandelles, et une moustache qui aurait pu servir de balai — essuyait un verre avec un chiffon qui avait l’air plus sale que le verre lui-même.
Le nom au-dessus de sa tête : ? Gormund — Aubergiste ?. Pas de niveau affiché. PNJ.
Je me suis installé sur un tabouret au comptoir.
? Bonsoir ! Bienvenue au Sanglier écorché ! Que puis-je faire pour vous, aventurier ? ?
La voix était bourrue, chaleureuse, plut?t bien calibrée pour un PNJ d’auberge. J’ai presque eu l’impression qu’il était content de me voir. Presque.
? Salut Gormund. Je suis nouveau en ville. Tu pourrais me donner des infos sur le coin ? Qu’est-ce qu’il y a à faire dans le village ? ?
Gormund a posé son verre, m’a regardé avec ce qui ressemblait à de l’attention, et a répondu :
? Heavenburg est un village paisible ! Vous trouverez tout ce dont un aventurier a besoin : un marché, une forge, et bien s?r, la meilleure auberge de la région ! ?
? Ok, mais est-ce qu’il y a des quêtes ? Des missions ? Des trucs à faire pour quelqu’un de niveau 1 ? ?
Gormund a cligné des yeux. Un silence d’une demi-seconde — imperceptible pour la plupart des gens, mais j’avais l’habitude de lire les réactions des serveurs quand ils cherchent une réponse. Son sourire s’est légèrement figé, puis :
? Le panneau d’affichage devant l’auberge contient les dernières annonces ! Consultez-le pour trouver des missions adaptées à votre niveau ! ?
? Et les alentours ? La forêt, c’est dangereux pour un débutant ? Qu’est-ce qu’on y trouve comme... enfin, comme gibier ? ?
Nouveau silence. Clignement d’yeux. Le même sourire figé. Et puis :
? Heavenburg est un village paisible ! Vous trouverez tout ce dont un aventurier a besoin : un marché, une forge, et bien s?r, la meilleure auberge de la région ! ?
...
J’ai essayé autrement.
? Gormund, est-ce que tu sais cuisiner ? ?
Clignement. Sourire.
? Le Sanglier écorché sert le meilleur rago?t de Heavenburg ! Voulez-vous en commander un ? Seulement 5 pièces de cuivre ! ?
? Non, je veux dire — toi, personnellement. Est-ce que tu sais cuisiner ? T’as des recettes ? Tu connais des techniques ? ?
Clignement. Clignement. Sourire plus large. Silence plus long.
? Le Sanglier écorché sert le meilleur rago?t de Heavenburg ! Voulez-vous en commander un ? Seulement 5 pièces de cuivre ! ?
Et voilà. La boucle. Le mur invisible contre lequel tout joueur de RPG finit par se cogner : le moment où le PNJ a épuisé ses trois lignes de dialogue et recommence depuis le début avec la conviction inébranlable que la répétition, c’est la clé de la communication.
? Bon. Parle-moi de la chambre. ?
? Nous proposons des chambres confortables pour 20 pièces de cuivre la nuit ! Petit-déjeuner inclus ! ?
? Vingt pièces de cuivre, c’est pas un peu cher pour un lit dans un village de départ ? ?
Gormund m’a regardé. Et là, quelque chose de bizarre s’est passé. Son expression a changé. Subtilement — un micro-ajustement des sourcils, un léger plissement des yeux. Comme si le Système avait une routine de négociation enfouie quelque part et qu’elle venait de se déclencher.
? Hmm... Pour un nouveau venu, je pourrais faire 15 pièces de cuivre. Mais c’est mon dernier prix ! ?
? Dix. Et je ne me plains pas du rago?t. ?
Nouveau silence. Gormund m’a dévisagé. Quelque part dans son code, des rouages tournaient.
? ... Douze. ?
? Vendu. ?
* * *
? Bon, allez. Sers-moi un rago?t. ?
Je devais savoir. Professionnellement. Un cuisinier qui ne go?te pas ce que les autres préparent, c’est un cuisinier qui stagne. Même si ? les autres ? en question, c’est un PNJ avec trois phrases en stock et un chiffon douteux.
Gormund a posé un bol devant moi avec un bruit sourd. Le bol était en bois, ce qui était probablement une bénédiction — la céramique aurait risqué de se fissurer au contact du contenu.
J’ai regardé le rago?t.
Le rago?t m’a regardé.
C’était brun. D’un brun uniforme, dense, presque géologique. La surface était lisse et immobile — pas le moindre frémissement, pas la moindre bulle, comme si le liquide avait renoncé à toute activité depuis longtemps. Des morceaux de quelque chose flottaient dedans. De la viande, probablement. Peut-être des légumes. Peut-être des morceaux de table. Impossible à dire.
L’odeur, de près, était pire. Imaginez qu’on fait bouillir une vieille botte en cuir avec du chou oublié dans le fond du frigo depuis trois semaines. Puis qu’on ajoute du sel. Beaucoup de sel. Assez de sel pour que même le sel soit gêné.
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J’ai pris ma cuillère. J’ai plongé.
J’ai go?té.
...
J’ai reposé la cuillère.
Lentement. Avec la dignité d’un homme qui vient de vivre un traumatisme gustatif mais qui refuse de le montrer en public.
Trois points de vie et une nausée. élisabeth avait raison. Ce rago?t n’était pas un plat, c’était une arme biologique à peine déguisée.
Mon instinct de chef s’est rebellé. Physiquement. Quelque chose dans mon estomac virtuel — parce que oui, apparemment, la nausée fonctionne aussi dans une simulation — s’est contracté de dégo?t. Pas à cause du go?t, même si c’était atroce. à cause du gaspillage. Il y avait de la viande là-dedans. Des légumes. Des ingrédients qui, entre les bonnes mains, auraient pu devenir quelque chose. Et quelqu’un — ou plut?t quelque algorithme — avait décidé que la meilleure chose à en faire, c’était cette bouillie infame.
J’ai regardé Gormund. Il essuyait son verre, imperturbable.
J’ai regardé le rago?t. Il n’avait pas bougé.
J’ai regardé mes mains. Mes mains de cuisinier, avec leurs cicatrices, leur mémoire, leurs vingt-trois ans de métier.
* * *
? Gormund, t’as une cuisine ici ? ?
? Le Sanglier écorché dispose d’une cuisine équipée pour la préparation des repas ! ?
? Est-ce que je peux l’utiliser ? ?
Clignement. Silence. Le Système a cherché une réponse dans sa base de données et, visiblement, personne n’avait jamais posé cette question avant.
? ... La cuisine est réservée au personnel de l’auberge. ?
? Et si je suis le personnel ? Je suis Cuisinier. C’est ma classe. Regarde. ?
J’ai pointé le nom qui flottait au-dessus de ma tête, comme on montre une carte d’identité à un videur de bo?te de nuit. ? Stéphan — Niveau 1 — Cuisinier. ? En toutes lettres.
Gormund a fixé quelques secondes. Quelque chose a tourné dans ses engrenages numériques. Et pour la première fois depuis le début de notre interaction, il a dit quelque chose de nouveau.
? ... Vous êtes cuisinier ? ?
? C’est ce qui est écrit. ?
Un silence. Plus long que les autres. Gormund a posé son chiffon — premier geste non scripté que je le voyais faire.
? Le coin au fond. Près de la cheminée. Il y a un foyer, une marmite, et un plan de travail. Vous pouvez l’utiliser. Mais ne touchez pas à ma marmite. ?
Le ? coin cuisine ? en question était exactement ce qu’il avait décrit : un foyer en pierre adossé au mur du fond, une marmite en fer — pas la sienne, une autre, plus petite, accrochée à c?té — et un plan de travail en bois qui avait connu des jours meilleurs. C’était rudimentaire. C’était sale. C’était insuffisant.
J’ai sorti mes ingrédients. Mes carottes, mes oignons, mes pommes de terre, mon thym, mon sel, mon ail. Je les ai disposés sur le plan de travail, alignés, propres, prêts. Puis j’ai sorti mon couteau de cuisine en fer. Qualité médiocre, trois points de dégats, mais un couteau quand même.
J’ai allumé le feu avec mon briquet à amadou. La flamme a pris dans le foyer, timide d’abord, puis plus assurée. J’ai rempli la marmite d’eau à la pompe murale — l’eau était claire, froide, pas de go?t suspect. Bonne base.
Et j’ai commencé à cuisiner.
Les oignons d’abord. émincés fin — pas aussi fin qu’avec un vrai couteau, le fer de cette lame manquait cruellement de tranchant — mais correct. Le bruit familier de la lame sur le bois. Tac-tac-tac-tac. Plus lent que d’habitude, moins précis, mais le rythme était là. Mes mains se souvenaient.
L’ail, écrasé avec le plat de la lame. Les carottes, taillées en rondelles régulières. Les pommes de terre, épluchées et coupées en cubes. Le thym, effeuillé du bout des doigts — le geste le plus délicat, celui qui sépare le cuisinier de l’amateur.
J’ai fait revenir les oignons dans le fond de la marmite, directement sur les braises. Pas d’huile, pas de beurre — je n’en avais pas. Juste les oignons, la chaleur, et la patience. Ils ont commencé à suer, à libérer leur eau, puis à dorer lentement. L’odeur a changé. L’odeur de l’auberge, qui sentait le rago?t triste et la bière tiède, a été envahie par quelque chose d’autre. Quelque chose de chaud, de sucré, de fondamentalement réconfortant.
Un joueur assis à la table la plus proche a levé le nez de sa chope.
? C’est quoi cette odeur ? ?
J’ai ajouté l’ail. Trente secondes, pas plus — l’ail br?lé, c’est amer. Puis les carottes et les pommes de terre. Un peu de sel. L’eau. Le thym. Et le temps. Le temps qui est l’ingrédient que personne n’a jamais la patience d’utiliser correctement.
J’ai laissé mijoter.
Pendant que la soupe faisait son travail, je me suis assis sur un tabouret à c?té du foyer et j’ai regardé la salle. L’auberge continuait son ballet : des joueurs qui entraient, qui sortaient, qui comparaient des épées, qui planifiaient des raids. Personne ne regardait dans ma direction. Un type qui cuisine dans un coin, ?a n’a rien de spectaculaire dans le monde réel. Et dans un monde où les gens se battent contre des loups géants pour gagner de l’expérience, c’est carrément invisible.
Au bout de vingt minutes — vingt vraies minutes, pas un raccourci, pas un bouton ? préparer ? — la soupe était prête. J’ai go?té. Rectifié le sel. Go?té encore. Ajouté une pincée de thym. Go?té une dernière fois.
C’était simple. Soupe de légumes. Rien de fou. Pas de technique avancée, pas d’ingrédient rare, pas de flambage ni de dressage spectaculaire. Juste des légumes frais, de l’eau propre, du sel, du temps, et les mains d’un homme qui sait ce qu’il fait.
J’ai servi une portion dans un bol.
Et le Système a réagi.
La notification a mis un temps. Un temps anormalement long — une seconde, peut-être deux. Comme si le Système cherchait dans ses bases de données, ne trouvait pas, et devait improviser la réponse.
Les points ont défilé. Un par un. Comme si le Système hésitait.
Cent vingt-sept points d’expérience. Pour une soupe. Les guerriers qui tabassent des loups dehors dans le froid gagnent probablement la même chose, sauf qu’eux risquent leur peau.
Une deuxième notification. Immédiatement après la première. Ce qui ne m’était jamais arrivé.
Un troisième. Immédiatement. Comme si le Système, une fois lancé, ne savait plus s’arrêter.
Un grimoire de recettes. J’ai ouvert le menu d’un geste de la main — le même geste qu’on utilise pour accéder à l’inventaire — et là, entre l’onglet ? équipement ? et l’onglet ? Compétences ?, un nouvel ic?ne venait d’appara?tre. Un petit livre ouvert, avec une cuillère en guise de marque-page.
J’ai touché l’ic?ne. Le grimoire s’est déployé devant moi comme un vrai livre — pages en parchemin, écriture manuscrite élégante, et sur la première page, ma soupe.
Les pages suivantes étaient vierges. Des dizaines de pages vierges, qui attendaient d’être remplies. Chaque recette découverte viendrait s’inscrire ici, avec ses ingrédients, ses effets, ses variantes. Un livre de recettes virtuel que je pourrais consulter avant chaque préparation, pour choisir le bon plat en fonction des ingrédients disponibles et des buffs nécessaires.
Dans le monde réel, j’avais un carnet noir Moleskine, corné, taché de graisse, dans lequel je notais chaque recette depuis mes dix-huit ans. Deux cent quatorze recettes, écrites à la main, avec mes annotations, mes corrections, mes dessins de dressage griffonnés dans les marges.
Ce grimoire, c’était la version numérique. Et j’avais bien l’intention de le remplir.
Encore un. Quatre DING en trente secondes. Sérieusement.
J’ai à peine eu le temps de digérer l’information qu’un cinquième DING m’a frappé. Plus grave que les autres. Plus profond. Comme un gong qu’on aurait fait résonner directement dans ma cage thoracique.
Niveau 2. J’ai pris un niveau en faisant de la soupe.
Pendant que des guerriers se font mordre par des loups dans la forêt pour gratter trente points d’expérience, moi, j’ai atteint le niveau 2 en épluchant des carottes. Au chaud. Assis sur un tabouret. Avec une odeur de thym dans les narines.
? Cinq DING. Cinq. En moins d’une minute. Si ce truc continue à ce rythme-là, je vais finir par associer le bonheur au bruit d’une clochette comme un chien de Pavlov. ?
Les cinq points de stats, je les ai distribués sans hésiter. Trois en DEX — toujours la DEX, c’est ma stat de cuisinier, plus elle monte plus mes plats seront bons — et deux en INT, parce que la découverte de recettes en dépend et que j’ai l’intention de découvrir beaucoup de recettes.
La notification du trophée flottait encore devant moi, dorée, lumineuse, avec une solennité qui jurait complètement avec la réalité de la situation : un type en tablier, assis sur un tabouret bancal dans le coin le plus crade d’une auberge de village, devant une marmite empruntée et un bol de soupe aux légumes.
Mais c’était mon trophée. Le deuxième que je gagnais. Et quelque part dans les entrailles du Système, un algorithme venait de reconna?tre — pour la première fois en trois millions d’utilisateurs — qu’un plat cuisiné par un joueur pouvait être qualifié d’excellent.
J’ai regardé ma soupe. J’ai regardé le rago?t de Gormund, dont l’odeur continuait de polluer l’atmosphère.
J’ai souri.
Le joueur à la table d’à c?té me fixait depuis un moment. Il a fini par parler.
? Hé, c’est quoi ton plat ? ?a sent super bon. ?
J’ai levé les yeux vers lui. Guerrier, niveau 3, épée en bronze, bouclier cabossé. Le profil type du joueur qui mange des rations de route depuis trois jours et qui a oublié ce que c’est que de sentir quelque chose d’appétissant.
? Soupe de légumes. ?
? ... Tu vends ? ?
J’ai regardé ma marmite. Il restait six portions.
J’ai regardé le guerrier affamé.
J’ai regardé les autres joueurs dans l’auberge, qui commen?aient à tourner la tête dans ma direction, attirés par l’odeur qui envahissait lentement la salle.

