KATYA
L’eau s’écoule en nappes régulières le long d’un empilement de roches arrondies, patinées par le temps. Les pierres, aux teintes ocre et grises, semblent avoir été disposées là avec une patience infinie. Les chutes ne sont ni violentes ni bruyantes : elles murmurent. Chaque filet se détache, glisse, se brise en perles claires avant de rejoindre une cuvette naturelle aux contours doux. La surface de l’eau frémit à peine, troublée seulement par l’impact continu des cascades. Autour, la végétation est dense mais apaisée : des feuillages verts, immobiles sous la chaleur, quelques reflets de lumière qui tremblent sur les rochers humides. Tout respire la lenteur et l’équilibre.
Une jeune femme se baigne dans la rivière.
Elle se glisse sous les chutes avec un rire silencieux, se laissant envelopper par le rideau d’eau. Sa peau nue capte la fra?cheur sans la rejeter. Ses cheveux noirs, presque ras, luisent à peine sous le soleil filtré. Son visage est calme, ouvert, dominé par de grands yeux en amande dont les iris clairs accrochent parfois des reflets violets, comme si l’eau elle-même s’y était déposée.
Elle se souvient…
Elle est là. L’eau est un peu trop fra?che, mais elle ne s’en soucie guère. Elle s’abandonne entièrement au ruissellement sur sa peau, à cette pression douce et continue qui efface toute tension. Puis elle regagne le bord de la cuvette et s’allonge négligemment sur la pierre chauffée par le soleil. La chaleur contraste avec l’humidité de son corps, et ce simple équilibre suffit à la combler.
Elle se souvient…
Ses paupières se ferment. Elle somnole. Peu à peu, ses pensées se teintent de nuances qu’elle avait réussi à tenir à distance durant quelques minutes : d’abord une détresse sourde, puis le doute, et enfin une forme de résignation calme, presque docile. Elle se redresse alors, par un effort de volonté, comme on se redresse face à une évidence.
Elle se souvient…
Elle se souvient qu’elle a été choisie.
Qu’elle le doit.
Pour l’avenir — en supposant qu’il y en ait un. Sinon, rien n’aura plus d’importance.
Elle se rhabille sans hate. Les gestes sont lents, précis, respectueux de l’instant. Elle doit profiter de ces heures parmi la nature. Elle est désormais seule, sans celui qui devait remplir sa vie. Elle le fera aussi pour lui. Pour sa confiance placée en elle. Pour cette vision d’avenir désormais engloutie.
Elle se souvient…
Elle suit le sentier forestier à peine tracé qui la ramène à son abri provisoire.
La forêt est vivante : des bruissements, des craquements, des présences discrètes qui tolèrent parfois mal l’intrusion. Elle ne risque pourtant rien. Elle est une post-humaine.
Tant mieux… ou tant pis.
Elle a une chance, alors que tant d’autres n’en ont pas eu.
Mais est-ce vraiment une chance ?
Elle se souvient…
Tout s’efface lentement.
Le noir revient.
Katya reprend progressivement contact avec ce qui l’entoure.D’abord les sons — confus, déformés — puis les formes. La salle de spectacle réappara?t, fragmentée, encore instable. Des silhouettes se penchent sur elle, certaines inquiètes, d’autres déjà tendues par les impératifs pratiques. Des voix murmurent, s’interrompent, reprennent. Elle voudrait se relever, faire taire l’agitation, mais le vertige est le plus fort. Quand elle tente de bouger, ses jambes hésitent, comme si elles ne la reconnaissaient plus.
Un médecin arrive. Il s’accroupit près d’elle, pose quelques questions simples, examine ses pupilles, son pouls, sa respiration. Rien d’alarmant. Aucun signe net. Face à cette absence d’évidence, il se réfugie dans le diagnostic le plus acceptable : l’épuisement. Une fatigue profonde, accumulée.
Personne ne conteste vraiment.
Son arrivée tardive, son visage tiré, cette tension inhabituelle, puis ce malaise survenu au paroxysme de la prestation — tout semble confirmer cette version. Elle-même ne la réfute pas. Elle s’y accroche presque. Les organisateurs échangent des regards résignés. Il faut faire contre mauvaise fortune bon c?ur. Le concert du soir est annulé.
Avec un peu d’aide, Katya finit par se relever. La tête lui tourne encore, mais elle tient debout. Elle refuse qu’on la raccompagne. Insiste, doucement mais fermement, pour rentrer seule en taxi.
Le trajet dans les rues de Paris s’apparente à un rêve éveillé. Les lumières glissent sur les vitres, les fa?ades défilent sans relief. Elle n’arrive pas à fixer son attention. Tout semble manquer de consistance, comme si la ville n’était plus qu’un décor projeté, trop lointain pour être réel.
à l’h?tel, elle traverse le hall d’une démarche raide, mécanique. La réceptionniste l’observe, interloquée, suit son avancée jusqu’à l’ascenseur. Quelque chose ne va pas, c’est évident, mais elle n’ose pas l’interpeller. Les portes se referment.
Dans sa chambre, Katya s’allonge sur le lit sans même retirer ses chaussures. Elle ferme les yeux.
Alors la vague monte.
Une bouffée venue du plus profond d’elle-même — ou de plus loin encore — la submerge. Un sentiment de perte absolue, dévastateur, sans objet précis. Comme un deuil sans nom.
Seule, envahie par ce chagrin étranger, Katya, le visage enfoui dans l’oreiller, pleure en silence.
SEO
Seo-yeon se tient droite, presque raide, immobile devant la vitre.
Vingt-quatrième étage.
L’immeuble de bureaux domine le centre de Séoul comme un promontoire artificiel. En contrebas, la ville s’étend, dense, stratifiée. Les rues s’entrecroisent en lignes serrées, parcourues de flux continus de voitures dont les phares tracent déjà des filaments lumineux. Plus loin, les autoroutes dessinent de larges courbes métalliques, suspendues au-dessus du sol, tandis que les batiments voisins, tours de verre et de béton, se reflètent les uns dans les autres. à l’intérieur même des immeubles, derrière d’autres parois vitrées, des employés s’affairent encore, silhouettes pressées, dossiers sous le bras, écrans qui s’éteignent l’un après l’autre.
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Elle lutte.
Les pulsions surgissent sans prévenir, parfois trop fortes pour être ignorées.
Tous identiques !
Tout semblable !
Les pensées s’imposent avec une violence qui la surprend elle-même. Elle les chasse, s’y oppose mentalement, tente de les dissoudre avant qu’elles ne prennent trop de consistance.
Seo-yeon est née dans la banlieue de la capitale coréenne. La ville, pour elle, n’a jamais été ni vraiment belle, ni vraiment laide. Elle sait qu’elle recèle des lieux presque magiques, des ruelles silencieuses au petit matin, des parcs suspendus entre les immeubles. Elle sait aussi qu’elle cache des zones plus douteuses, oppressantes. Mais rien, absolument rien, qui justifie ce flot de jugements agressifs qui la traverse aujourd’hui.
Et pourtant, depuis les événements de la nuit — et surtout du matin — elle se surprend à se comporter, par instants, comme une étrangère à elle-même. Quelqu’un de sec, d’intolérant, prompt à la critique. Peu agréable.
Elle est restée longtemps dans son appartement après l’épisode. Elle a essayé de dormir. En vain. Malgré la fatigue accumulée, le sommeil ne venait pas. Pire : elle se sentait étrangement dynamique, tendue vers l’action, comme si son corps refusait le repos.
C’est dans cet état qu’elle a pris la décision de rejoindre le magasin. Une décision qu’elle allait regretter presque aussit?t.
Durant tout le trajet, les pensées négatives se sont abattues sur elle sans répit.
Les visages des passants lui semblaient lourds, indifférents, presque offensants. Puis, devant la vitrine de la bijouterie, le rejet a été immédiat.
Partir !
Et elle a obéi.
Elle est repartie, sans même vraiment décider de la direction. Elle a laissé faire. Laissé la voix intérieure la guider. Or elle a très vite su où aller. Comme si un itinéraire s’était imposé de lui-même. C’est ainsi qu’elle s’est retrouvée ici, au vingt-quatrième étage, sans savoir pourquoi.
Dans un angle de l’étage, quelques mètres carrés sont occupés par des distributeurs automatiques. Elle se sert un café, mécaniquement, puis s’assied près d’une petite table. Là, immobile, elle se croit névrotique. Voire psychotique. Victime résiduelle de sa migraine. à moins que la migraine elle-même n’ait été qu’un sympt?me.
La voix s’est tue.
Puis elle réalise que cette pensée n’a pas de sens. Elle repasse mentalement les remarques acerbes de son…
Quel mot employer ? Voix ? Présence ?
Après tout, ces pensées apparemment étrangères ne sont peut-être que des sensations négatives qu’elle a toujours refoulées, par habitude, par adaptation au milieu.
Elle attend.
La fatigue finit par l’atteindre. Lentement. Insidieusement. Le temps passe sans qu’elle s’en rende compte.
Puis vient la sortie des bureaux.
Les employés quittent les lieux presque tous de la même manière, silhouettes semblables, costumes ternes, regards déjà ailleurs. Personne ne s’attarde. L’étage se vide. L’un d’eux passe près de la table de Seo-yeon. Traits tirés, yeux cernés, démarche lourde. L’épuisement est visible, presque palpable.
Après quelques pas, il s’arrête.
Il fait demi-tour.
Il se dirige vers elle.
Seo-yeon l’observe, surprise, puis saisie d’un effroi diffus. Son regard est fixe. Vide. Comme s’il ne la voyait pas. Et pourtant, il parle, d’une voix cassée, étranglée :
— Impossible… C’est impossible.
Au plus profond de son esprit, Seo-yeon ressent une montée de satisfaction. Brève. Intense. Elle pense alors, presque malgré elle :
Toi aussi !
Une pensée étrangère comme les autres. Mais c’en est trop.
Soudain, une décharge d’adrénaline la traverse de part en part. Brutale. Violente. Elle se lève presque en même temps qu’elle crie. Un cri qui, celui-là, lui appartient. Voulu. Arraché comme une reprise de contr?le.
— Tais-toi !
L’homme recule aussit?t, comme frappé par une décharge invisible. Son regard s’anime brutalement, l’opacité s’effondre, remplacée par une stupeur presque enfantine. Un air d’étonnement se dessine sur ses traits, suivi d’une peur franche, incontr?lée. Il se tourne, hésite une fraction de seconde, puis s’éloigne d’un pas incertain qui se transforme rapidement en fuite éperdue vers les escaliers de service.
Seo-yeon reste immobile. Elle sent une onde lente de surprise la traverser, profonde, déstabilisante. Puis la voix intérieure se manifeste à nouveau, mais différente cette fois. Moins tranchante. Plus retenue. Presque… ancienne :
Longtemps...
Puis elle se retire, se dissout progressivement, comme un écho qui s’éteint. Seo-yeon en prend conscience, mais son esprit relègue cette information opaque dans un coin de sa pensée. Il y a plus urgent.
Les portes de l’un des ascenseurs viennent de s’ouvrir. Un employé chargé de l’entretien entre dans la cabine, indifférent à la scène qui vient de se jouer. Seo-yeon se précipite, glisse à l’intérieur juste avant que les portes ne se referment, et appuie sur le bouton du rez-de-chaussée. La cabine s’élance aussit?t.
Vingt-quatre étages sont avalés en quelques secondes. Aucun arrêt. Elle a une chance.
à peine sortie, elle traverse le hall de l’immeuble d’un pas rapide, presque trop rapide, puis bifurque vers la sortie des escaliers.
Un instant d’hésitation. Est-ce trop tard ?
Non. L’homme descend les dernières marches, essoufflé, une main sur la rambarde. Il la voit. S’arrête net. Son visage est perdu, comme vidé de toute intention.
Seo-yeon inspire profondément et parle d’une voix qu’elle voudrait calme, ma?trisée.
— J’ai pris l’ascenseur. Je crois que nous avons des problèmes similaires. Nous pourrions en parler. Pour nous rassurer… et peut-être comprendre.
En haut, durant sa phase de révolte, elle a fait un choix. Celui de considérer qu’elle n’est pas en train de perdre l’esprit. Et que cet homme est, d’une manière ou d’une autre, comme elle. Elle sait le risque. Si elle se trompe, la chute sera brutale.
L’homme met du temps à répondre. Il semble peser chaque option, comme si la moindre décision pouvait être irréversible.
— Vous êtes qui ? finit-il par demander.
— Seo-yeon. Et vous ?
Un silence. Quelques secondes suspendues.
— Min-jun, murmure-t-il enfin.
Ils sortent ensemble de l’immeuble et se dirigent sans vraiment se concerter vers le coffee-shop au coin de la rue. à l’intérieur, l’atmosphère est tiède, banale, presque rassurante. Seo-yeon sent confusément que c’est à elle de commencer, d’établir un premier fil de confiance. Alors elle résume. La nuit. La migraine. La fièvre. Les images dédoublées. La voix. Le matin impossible. Le refus d’entrer dans le magasin. Le vingt-quatrième étage.
Min-jun l’écoute sans l’interrompre. Son attention est totale. Lorsqu’elle termine, il hoche lentement la tête.
— Pour moi, ?a a commencé il y a plusieurs nuits, dit-il. Presque le même rêve, à chaque fois.
Il cherche ses mots.
— Un lieu étrange. Je ne saurais pas le décrire. Je ne suis pas seul. Il y a d’autres personnes. Des hommes, des femmes. Je ne sais pas combien. Elles… s’effacent. L’une après l’autre. Puis vient mon tour. Je me noie dans une mer de couleurs.
Il marque une pause.
— Je ne ressens rien dans ces rêves. Ni peur, ni douleur. Rien.
Il relève les yeux vers elle.
— Et cet après-midi… j’ai rêvé tout éveillé. Je ne crois pas m’être endormi. Une voix répétait sans cesse : Elle, ici ! J’ai essayé de l’ignorer, mais c’était impossible. Quand je suis sorti du bureau, la voix me submergeait. Elle me poussait vers votre table.
Seo-yeon frissonne.
— Quand vous avez parlé… que vouliez-vous dire ?
Min-jun secoue lentement la tête.
— Je ne m’en souviens pas. Juste une chose.
Il hésite, puis poursuit, plus bas :
— Votre image était double. Deux exemplaires de vous, légèrement décalés. Mais le second… n’était pas stable. Et ce n’était pas vraiment vous.
Il relève les yeux.
— Pas tout à fait.

