Dans une petite salle d'un palais, un homme — barbu et de grande stature — était agenouillé devant un autre à l'allure noble, les cheveux longs argentés et les oreilles pointues, assis négligemment dans un fauteuil.
— Votre Majesté, je regrette sincèrement que le Prince n'ait pas répondu à notre appel. Je suis prêt à prendre toute la responsabilité de cet échec et à en subir les conséquences, dit l'homme solennellement, le visage tourné vers le sol.
L'Empereur le fixa d'un air sévère pendant de longues minutes, sans un mot.
— Capitaine, dit-il enfin.
— Oui, Votre Majesté.
— Tu te trompes.
L'homme releva la tête, interloqué.
— Comment ? Auriez-vous pu le voir ?
— Je ne l'ai pas vu, non ; je n'ai pas non plus senti sa présence. Mais quelqu'un d'autre l'a fait pour moi.
— Je… je crains de ne pas comprendre…, répondit le Capitaine, hésitant.
— Quelque chose semble avoir été particulièrement troublant, à la fin de la cérémonie, répondit l'Empereur. Quelque chose qu'elle seule a pu ressentir. Il est venu, j'en suis s?r ; mais il a trouvé le moyen de se rendre parfaitement invisible, même pour moi.
Incrédule, l'homme écarquilla les yeux à cette découverte.
— Votre Majesté, pourquoi ne pas avoir donné l'ordre d'agir ? Nous aurions s?rement pu le retrouver…
L'Empereur ferma les yeux, pensif.
— Ce n'était pas le moment. Agir sans certitude et devant autant de monde n'aurait fait qu'éveiller les soup?ons ou créer de la panique. C'est ainsi, et vous n'avez rien à vous reprocher.
Un silence s'installa. Puis, il reprit, un sourire apparaissant au coin de ses lèvres.
— Il semble avoir progressé. J'ai hate de pouvoir le constater par moi-même. Ce voyage en solitaire lui aura fait le plus grand bien.
Il marqua une pause, puis conclut.
— Capitaine, tu n'as pas échoué. Et puis, j'ai encore besoin de toi. Veille sur ma femme. Les choses semblent s'activer, dehors, et il serait facheux qu'il lui arrive malheur. Laisse-moi, maintenant.
The narrative has been stolen; if detected on Amazon, report the infringement.
— Bien, Votre Majesté. Je vous remercie pour la confiance que vous m'accordez. Je ne vous décevrai pas, répondit l'homme d'armes, le poing serré contre le c?ur.
Il se releva, tourna les talons et quitta la pièce, laissant l'Empereur, souriant, réfléchissant à l'avenir.
???
Dans la capitale, la fête battait son plein. Les nouvelles des noces de l'Empereur avaient enthousiasmé les gens du peuple, même ceux qui n'y avaient pas assisté. Des festivités avaient été organisées pour l'occasion, et devraient plusieurs jours encore, en l'honneur de son éternelle Majesté et de sa splendide épouse.
D'après les rumeurs, l'Empereur en place était le même qui avait fondé l'Empire, des siècles plus t?t. Les livres d'Histoire en avaient peut-être gardé une trace, mais de mémoire humaine, personne n'avait souvenir qu'un tel événement se f?t déjà produit.
L'Empereur avait-il enfin cédé à une histoire de c?ur, ou bien avait-il cherché le parti idéal des siècles durant ? Personne ne connaissait ses motivations, mais il n'échappa à personne qu'un tel changement ne pouvait être anodin.
Et si cela apportait une touche d'humanité à cet homme considéré comme une divinité, cela permettait aussi à ses ennemis d'envisager de nouvelles perspectives pour l'atteindre : une infime brèche dans le système.
Bien s?r, tout le monde n'était pas favorable à la centralisation du pouvoir monarchique, et d'autant plus en sachant que le même homme le dirigeait d'une main de fer depuis plus de six-cent ans.
Lui qui vivait dans son propre monde depuis si longtemps, n'avait jamais semblé si vulnérable à ses opposants.
???
Ce jour-là, dans les rues, une silhouette tra?ait sa route au travers des ruelles et des fêtards, d'un pas si agile qu'il ne faisait aucun bruit. Sous sa cape se dessinaient les traits d'un très jeune homme, dont la peau claire et les cheveux argentés lui donnaient une présence presque fantomatique. Il était le portrait craché de l'Empereur, dont les traits étaient si uniques qu'ils ne laissaient aucune place au doute.
Pourtant, il ne semblait pas s'en soucier. Tous ceux qui posaient les yeux sur lui l'oubliaient aussit?t, disparaissant de leur mémoire comme s'il n'avait jamais existé. Il ne laissait aucune trace de son passage.
Le jeune homme, agé désormais de dix-sept ans, avait entendu l'annonce du mariage, trois mois plus t?t. L'Empereur avait l'intention d'épouser sa mère, Cerena, elle qui était en réalité sa prisonnière. Il avait très vite compris que cela n'était qu'une mise en scène pour l'attirer dans la gueule du loup, un piège à peine voilé.
Depuis l'incident du village qu'il n'avait pas su empêcher, il fuyait devant sa propre impuissance. Il ne s'était jamais pardonné d'avoir blessé sa petite s?ur, et d'avoir échoué à protéger sa mère, qui avait été ramenée de force au palais, l'endroit qu'elle redoutait le plus au monde.
Il avait appris à ses dépens que l'Empereur avait toujours plusieurs coups d'avance. à chaque fois qu'il l'avait affronté, il avait lamentablement échoué, et cela le hantait nuit et jour. Partir avait été la seule réponse qu'il avait trouvée, mais sans certitude que cela e?t la moindre utilité.
Cela faisait déjà quinze mois qu'il voyageait seul. Malgré le danger, il n'avait pu se résoudre à ignorer la cérémonie de mariage, et avait choisi de s'y rendre.
Revoir sa mère avait été à la fois un soulagement et un profond déchirement. La paix et le bonheur qu'elle avait eu tant de mal à trouver au village s'étaient évaporés, le mariage n'étant qu'un rituel humiliant visant à le provoquer.
Il aurait tant souhaité pouvoir s'opposer à cette mascarade et empêcher l'union. Mais il fut retenu par sa propre culpabilité et sa peur de reproduire les erreurs du passé.
Persuadé que sa mère lui en voulait aussi terriblement, il avait craint de croiser son regard durant la cérémonie. Aussi, refusant de l'abandonner à son sort, avait-il malgré tout décidé avant de repartir, d'envoyer un signal qu'elle seule pourrait reconna?tre, lui révélant subtilement sa présence sans toutefois trahir son anonymat.
Il reviendrait s?rement un jour, quand il se sentirait prêt.

