Les jours passèrent et la jeune fille ne vit rien d'autre que les murs de sa chambre. Sa précédente rencontre avec l'Empereur l'avait laissée avec plus de questions que de réponses. Un doute planait comme une ombre dans son esprit, qui lui laissa un n?ud à l'estomac. Que s'était-il vraiment passé ce soir-là ? Elle préféra laisser cette pensée de c?té, songeant qu'il valait mieux l'ignorer.
La suivante qu'elle avait rencontrée continua à lui rendre visite jour après jour. Même si elle refusait de lui parler la plupart du temps, elle n'en restait pas moins la seule personne qu'elle voyait encore.
L'ennui, ajouté à l'absence de personnes à qui parler, rendait chaque journée plus longue et difficile à supporter que la précédente. Au bout de quelques semaines, elle commen?a pourtant à s'y habituer.
Puis, vinrent les changements. Des signes physiques qui ne pouvaient s'expliquer que d'une seule manière, mais qui se manifestaient avec une rapidité aussi inhabituelle qu'effrayante. Les formes de son corps changeaient de jour en jour, et une fatigue persistante l'accablait sans répit.
Cette transformation n'avait rien d'anodin. Malgré le vide laissé par cette nuit dont elle n'avait aucun souvenir, elle avait compris. La vérité qu'elle redoutait le plus s'imposait : cette lacune dans sa mémoire marquait le moment où sa vie avait basculé.
En prendre conscience la heurta profondément. Elle avait refusé de voir la vérité en face, mais elle y était maintenant confrontée de force. Une terreur la saisit. Jamais elle n'aurait imaginé vivre un moment aussi crucial totalement seule, sans personne à qui se raccrocher. Elle pleura, de désarroi et d'impuissance, incapable de savoir comment elle pourrait survivre à cette épreuve.
Pourtant, au cours des mois qui suivirent, elle re?ut la visite régulière de suivantes, ainsi que de médecins. Ils surveillaient sa grossesse de près, veillant à ce que tout se déroule sans incident. Bien qu'elle f?t encore très jeune, sa vie ne fut jamais menacée : elle bénéficiait des meilleurs guérisseurs de l'Empire, et de la plus fine alimentation qui f?t.
Bien s?r, l'Empereur lui rendit également visite plusieurs fois par semaine. Il tenait à s'assurer que la future mère de son héritier se nourrissait convenablement et qu'elle ne manquait de rien.
Elle ne le regarda pas une seule fois dans les yeux, ni ne pronon?a le moindre mot.
Elle accepta son chatiment en silence. Elle endura les difficultés en serrant les dents. Elle tint bon, refusant de pleurer en présence de qui que ce f?t, ou de montrer la peur qui la tiraillait.
Au bout de trois mois seulement, le moment décisif arriva. Entourée des meilleurs guérisseurs de l'Empire, elle tenta tant bien que mal de rester ma?tresse de ses émotions. Même au milieu de toutes ces personnes présentes pour l'assister, elle ne s'était jamais sentie aussi seule.
Aucun des médecins qui se présentaient à elle ne lui adressait directement la parole, sa suivante faisant office d'intermédiaire. La garde personnelle de l'Empereur s'assurait que personne ne déroge à la règle.
L'accouchement se déroula, heureusement, sans complications. Par miracle, elle donna naissance à un enfant parfaitement formé, vigoureux et en bonne santé. Ses cheveux argentés et ses oreilles pointues trahissaient l'héritage de son père, tandis que ses yeux, d'un gris clair cerclé d'un léger trait plus sombre, lui étaient propres. Elle le prit enfin dans ses bras et sut aussit?t qu'elle ferait tout pour le protéger. Elle l'appela Owen.
Les premiers jours, les guérisseurs vinrent s'assurer que tout allait bien. Ils semblaient également l'étudier sous toutes les coutures, comme s'il était un être à part. était-ce seulement d? à sa haute naissance, ou bien cela cachait-il autre chose ?
La jeune mère eut l'impression que l'enfant évoluait de jour en jour, presque de manière surnaturelle. Il ne poussait pas un cri. Ses yeux, grands ouverts dès les premiers instants, scrutaient chaque détail, comme s'il comprenait ce monde qui l'entourait.
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Ses interrogations silencieuses restèrent toutefois sans réponse. Même sa suivante, la seule à lui avoir jusque-là adressé la parole, se mura à nouveau dans le silence. Depuis ce jour, tous ceux qui lui avaient rendu visite ces derniers mois n'avaient plus d'yeux que pour l'héritier impérial, et la jeune mère se sentit dispara?tre, comme si un voile s'était abattu sur elle, la rendant invisible aux yeux de tous.
Le temps passa vite et ses doutes se confirmèrent. En seulement trois mois, son bébé avait déjà atteint l'age d'un an. Il tenait assis tout seul et se dépla?ait déjà à quatre pattes. Lorsqu'il saisissait un objet, il le faisait avec une précision et une assurance qui dépassaient largement celles d'un enfant de son age.
Un jour, l'Empereur lui rendit visite, son fils jouant dans un coin de la pièce. Le regard qu'il posa sur elle avait complètement changé. Il ne lui adressa ni sourire, ni mot de consolation ; seule brillait dans ses yeux la satisfaction d'avoir accompli son dessein.
— Tu as accompli ton devoir. Le fils que tu m'as donné grandit vite et vivra en éternel… mais je ne peux pas te libérer. Ton sang est trop précieux. Tu resteras donc ici, à mes c?tés, lui annon?a-t-il.
Assise dans le divan, elle ne répondit rien. Elle ne le regardait même pas, car elle le savait déjà : il n'avait jamais eu l'intention de la relacher. Il ne la touchait pas, mais peu importait, elle était sa prisonnière.
— Ne t'en fais pas. Je ne t'encombrerai pas davantage d'un enfant à élever. Une nourrice s'occupera de lui comme il se doit, et quand il sera en age d'apprendre, un précepteur lui prodiguera un enseignement digne de sa position.
La jeune fille leva alors les yeux vers lui. Malgré toute la haine et la souffrance qu'elle avait éprouvée et gardée pour elle pendant ces derniers mois, elle n'avait jamais rien laissé transpara?tre de ses émotions. Pourtant, cette fois, des larmes emplissaient ses yeux.
Elle rompit finalement son silence.
— Non… vous ne pouvez pas me le prendre. Il est tout ce que j'ai. Je refuse.
— C'est dans son intérêt, mais aussi le tien. Tu as rempli ton r?le ; laisse maintenant les autres faire le leur.
— Je préfère encore mourir que le voir devenir comme vous. Si vous me l'enlevez, je me tuerai.
Sur ces paroles, elle se leva, prit un couteau sur la table, le pointa sur son ventre et poursuivit.
— Si mon sang est vraiment aussi précieux que vous le dites, alors vous vous raviserez.
Il la dévisagea d'un air impassible. Il ne doutait pas un instant qu'elle puisse joindre le geste à la parole. Elle était assez désespérée pour cela.
Il ferma les yeux, et sourit. Lorsqu'il les rouvrit, son regard gla?a le sang de la jeune fille.
— Si c'est là ce que tu veux, alors, soit.
En un battement de cils, il disparut. Elle écarquilla les yeux.
Avant même d'avoir le temps de réaliser qu'il s'était placé derrière elle en une fraction de seconde, il lui attrapa les deux mains qui tenaient toujours fermement la lame et accompagna son geste vers son ventre.
Son regard n'exprimait rien. Ni colère, ni tristesse, ni satisfaction. Rien.
Hébétée par ce qui venait d'arriver et incapable de réfléchir, une vive sensation lui saisit les entrailles. Elle s'écroula dans les bras de celui-là même qui venait de la poignarder.
Elle sentit un liquide chaud se répandre sur le sol. Les yeux grands ouverts et la respiration saccadée, elle regardait droit dans le vide, comme si elle cherchait une réponse à une question indicible.
— J-j'ai froid… balbutia-t-elle dans un frisson.
L'Empereur la fixait toujours de son air suffisant, un sourire en coin. Il resta silencieux jusqu'à ce que son regard s'éteigne et que sa respiration ne f?t plus qu'un souffle imperceptible… et qu'elle perde connaissance.

